“ - ... Parlons maintenant selon les lumières naturelles.
S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque, n'ayant
ni parties ni bornes, il n'a nul rapport avec nous. Nous sommes
donc incapables de connaître ni ce qu'il est, ni s'il est; cela étant,
qui osera entreprendre de résoudre cette question? Ce n'est pas
nous, qui n'avons aucun rapport à lui.
Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de
leur créance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent
rendre raison? Ils déclarent, en l'exposant au monde, que c'est une
sottise, stultitiam; et puis, vous vous plaignez de ce qu'ils ne la
prouvent pas! S'ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas parole:
c'est en manquant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens.
- Oui; mais encore que cela excuse ceux qui l'offrent telle, et que cela
les ôte de blâme de la produire sans raison, cela n'excuse pas ceux
qui la reçoivent.
- Examinons donc ce point, et disons : Dieu est, ou il n'est pas.
Mais de quel côté pencherons-nous? La raison n'y peut rien déterminer:
il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, à
l'extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile.
Que gagerez-vous? Par raison, vous ne pouvez faire ni l'un ni l'autre;
par raison, vous ne pouvez défendre nul des deux.
Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix; car
vous n'en savez rien.
- Non; mais je les blâmerai d'avoir fait, non
ce choix, mais un choix; car, encore que celui qui prend croix et
l'autre soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute: le juste
est de ne point parier.
- Oui; mais il faut parier; cela n'est pas volontaire, vous êtes
embarqué. Lequel prendrez-vous donc? Voyons. Puisqu'il faut choisir,
voyons ce qui vous intéresse le moins. Vous avez deux choses à
perdre: le vrai et le bien, et deux choses à engager: votre raison et
votre volonté, votre connaissance et votre béatitude; et votre nature
a deux choses à fuir: l'erreur et la misère. Votre raison n'est pas plus
blessée en choisissant l'un que l'autre, puisqu'il faut nécessairement
choisir. Voilà un point vidé. Mais votre béatitude? Pesons le gain
et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas: si
vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien.
Gagez donc qu'il est, sans hésiter.
- Cela est admirable. Oui, il faut gager; mais je gage peut-être trop.
- Voyons. Puisqu'il y a pareil
hasard de gain et de perte, si vous n'aviez qu'à gagner deux vies
pour une, vous pourriez encore gager; mais s'il y en avait trois à
gagner, ii faudrait jouer (puisque vous êtes dans la nécessité de
jouer), et vous seriez imprudent, lorsque vous êtes forcé à jouer,
de ne pas hasarder votre vie pour en gagner trois à un jeu où il y a
un pareil hasard de perte et de gain. Mais il y a une éternité de vie
et de bonheur; et cela étant, quand il y aurait une infinité de hasards
dont un seul serait pour vous, vous auriez encore raison de gager
un pour avoir deux, et vous agiriez de mauvais sens, étant obligé à
jouer, de refuser de jouer une vie contre trois à un jeu où d'une infinité
de hasards il y en a un pour vous,
s'il y avait une infinité de vie infiniment heureuse à gagner.
Mais il y a ici une infinité de vie infiniment heureuse à gagner,
un hasard de gain contre un nombre fini de hasards de perte,
et ce que vous jouez est fini. Cela ôte tout
parti: partout où est l'infini, et où il n'y a pas infinité de hasards
de perte contre celui du gain, il n'y a point à balancer, il faut tout
donner. Et ainsi, quand on est forcé à jouer, ii faut renoncer à la
raison pour garder la vie, plutôt que de la hasarder pour le gain
infini aussi prêt à arriver que la perte du néant.
Car il ne sert de rien de dire qu'il est incertain si on gagnera,
et qu'il est certain qu'on hasarde, et que l'infinie distance qui est entre
la certitude de ce qu'on s'expose, et l'incertitude de ce qu'on
gagnera, égaIe le bien fini qu'on expose certainement, à l'infini,
qui est incertain. Cela n'est pas ainsi. Tout joueur hasarde avec certitude
pour gagner avec incertitude;
et néanmoins il hasarde certainement le fini
pour gagner incertainement le fini, sans pécher contre la raison.
Il n'y a pas infinité de distance entre cette certitude de
ce qu'on s'expose et l'incertitude du gain; cela est faux.
Il y a, à la vérité, infinité entre la certitude de gagner et la certitude de perdre.
Mais l'incertitude de gagner est proportionnée à la certitude de ce
qu'on hasarde, selon la proportion des hasards de gain et de perte;
et de là vient que, s'il y a autant de hasards d'un côté que de l'autre,
le parti est à jouer égal contre égal; et alors la certitude de ce qu'on
s'expose est égale à l'incertitude du gain : tant s'en faut qu'elle en
soit infiniment distante. Et ainsi, notre proposition est dans une
force infinie, quand il y a le fini à hasarder à un jeu où il y a pareils
hasards de gain que de perte, et l'infini à gagner.
Cela est démonstratif;
et si les hommes sont capables de quelque vérité, celle-là l'est.
- Je le confesse, je l'avoue. Mais encore n'y a-t-il point moyen
de voir le dessous du jeu?
- Oui, l'Ecriture, et le reste, etc.
- Oui; mais j'ai les mains liées et la bouche muette; on me force
à parier, et je ne suis pas en liberté; on ne me relâche pas, et je suis fait
d'une telle sorte que je ne puis croire.
Que voulez-vous donc que je fasse?
- Il est vrai. Mais apprenez au moins que votre impuissance à
croire, puisque la raison vous y porte, et que néanmoins vous ne le
pouvez, ne vient que du défaut de vos passions. Travaillez donc, non
pas à vous convaincre par l'augmentation des preuves de Dieu, mais
par la diminution de vos passions. Vous voulez aller à la foi, et vous
n'en savez pas le chemin; vous voulez vous guérir de l'infidélité, et
vous en demandez le remède; apprenez de ceux qui ont été liés
comme vous, et qui parient maintenant tout leur bien; ce sont gens
qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guéris d'un mal
dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé:
c'est en faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau
bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même cela vous
fera croire et vous abêtira .
- Mais c'est ce que crains.
- Et pourquoi? qu'avez-vous à perdre?
Mais pour vous montrer que cela y mène, c'est que cela diminuera
les passions, qui sont vos grands obstacles, etc.
Or, quel mal vous arrivera-t-il en prenant ce parti? Vous serez
fidèle, honnête, humble, reconnaissant, bienfaisant, ami sincère,
véritable. A la vérité, vous ne serez point dans les plaisirs empestés,
dans la gloire, dans les délices; mais n'en aurez-vous point d'autres?
Je vous dis que vous y gagnerez en cette vie; et qu'à chaque pas
que vous ferez dans ce chemin, vous verrez tant de certitude du gain,
et tant de néant de ce que vous hasardez, que vous connaîtrez à la
fin que vous avez parié pour une chose certaine, infinie, pour laquelle
vous n'avez rien donné.
- Oh! ce discours me transporte, me ravit, etc., etc.
- Si ce discours vous plaît et vous semble fort, sachez qu'il est
fait par un homme qui s'est mis à genoux auparavant et après, pour
prier cet Etre infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien,
de se soumettre aussi le vôtre pour votre propre bien et pour sa
gloire; et qu'ainsi la force s'accorde avec cette bassesse.”
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